SURDITE

                                                                     

                                                                                       A des Aveugles


Si j'étais seulement une aveugle, j'aurais

     Si peu le sentiment de l'ombre !

Par les mains, par l'oreille et l'âme, j'y verrais

Si j'étais seulement une aveugle. Ah ! j'aurais

     Ignoré la surdité sombre,

C'est cette surdité surtout qui fait ma nuit

     Aux jours de triste somnolence,

Lorsque l'obsession du regret me poursuit

C'est cette surdité surtout qui fait ma nuit

     Et m'isole par le silence.

Je pourrais, si j'avais seulement les yeux clos,

     Avoir aussi ce bien suprême

Que j'ai pleuré parfois avec d'amers sanglots !

Je pourrais, si j'avais seulement les yeux clos,

     Entendre vivre ceux que j'aime.


               décembre 1896

Bertha Galeron de Calonne (1859-1936)

            Poétesse sourde et aveugle.

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Biographie de Bertha Galeron de Calonne, voir : 

http://la-lucarne-ovale.monsite-orange.fr/page-570...

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                     RÊVE D'AVEUGLE


  A la mémoire de Maurice de la Sizeranne.

  Qu'ils soient auréolés, dits par vous autrefois,

  Ces vers qui garderont l'écho de votre voix !


Quand le sommeil béni me ramène le rêve,

Ce que mes yeux ont vu jadis, je le revois,

Lorsque la nuit se fait, c'est mon jour qui se lève

Et c'est mon tour de vivre alors comme autrefois.


Au lointain du passé le présent qui se mêle

Laisse dans ma pensée une confusion,

C'est une double vie étrangement réelle,

C'est une régulière et chère vision.


Êtres mal définis, choses que je devine,

Tout cesse d'être vague et vient se dévoiler,

C'est la lumière, c'est la nature divine,

Ce sont des traits chéris que je peux contempler.


Et quand je me réveille encor toute ravie,

Et que je me retrouve en mon obscurité,

Je doute, et je confonds le rêve avec la vie :

Mon cauchemar commence à la réalité.

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                                PITIE


Plus je vois de laideurs et plus je vois de honte,

Plus je sens mon besoin d'idéal s'épurer;

Plus je vois de sentiers où l'on peut s'égarer,

Plus je cherche à gravir le seul chemin qui monte.


Mais si je ne sais pas m'indigner à moitié,

Jamais je ne voudrais me faite juge d'âmes,

Et mes larmes, souvent se mêlent à mes blâmes,

J'ai la haine du mal et j'en ai la pitié.


Oh ! Ces pharisiens, qui peuvent, tête haute,

Prendre le droit, se croire assez purs, assez forts

pour oser condamner sans merci sans remords !

Je trouve leur mépris triste, autant que la faute.


Ayons pitié ! C'est là le baptême d'amour.

Croyons ! La vie est bonne et vaut d'être bénie.

C'est à force de bien qu'on refait l'harmonie,

A force de rayons qu'on ramène le jour.


Août 1891

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                              MES ENFANTS


                                            A Jeanne et Jean


Entendre et voir, pour moi, sont des bonheurs finis

Et je n'ai presque plus l'écho des bruits du monde !

Mais ma demeure, où j'aime, a la douceur des nids

Et je fuis, et je hais la révolte inféconde !


Et pour que le silence et l'ombre soient bannis,

Je veux sentir qu'autour de moi la vie abonde !

Et je la cherche et je la trouve et la bénis

En mes enfants, dont l'âme est déjà si profonde.


Ils sentent que leur joie efface mes regrets !

Ils savent qu'un élan, qu'un signe, un baiser tendre,

Sont des mots que je peux écouter sans entendre !


Ils savent que je vois la forme de leurs traits,

Lorsque ma main caresse et contemple, au passage,

Ma fille aux larges yeux, mon fils au fin visage !

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