C'EST TROP FACILE


C’est facile d’être poète,
C’est trop facile de crier,
C’est trop facile !
S’il suffisait d’ouvrir la bouche
Pour pétrir le monde à son gré,
S’il suffisait d’écrire un vers,
De le tortiller sous la plume,
De le jeter dans un poème,
S’il suffisait !...
C’est facile d’être poète
Le derrière dans un fauteuil
Et de compter tous les cercueils
Qui se referment sur la guerre,
D’être assis, paisible, dans l’ombre
Quand d’autres tombent au soleil,
D’être bien au chaud dans sa boîte
Quand d’autres meurent dans la boue.
C’est trop facile !
Le monde est sourd et les poètes
Peuvent crier tant qu’ils voudront.
On n’écoute plus les poètes.
On n’écoute plus leurs chansons.
Et les poètes bien tranquilles
Continuent de sonner le glas,
Continuent de tendre les bras
Aux frères maudits qui combattent.
C’est trop facile de pleurer
Quand d’autres portent leurs souffrances
Le corps offert aux coups de lance,
Quand d’autres s’ouvrent des prisons
Pour défendre la liberté
C’est trop facile !
Je me demande bien souvent
Pourquoi ma plume est si frivole,
Comment, lorsque les mots s’envolent,
L’un après l’autre, dans le vent,
J’ose encore écrire une ligne,
Comment j’ose te regarder,
Frère qui meurt,
Frère qui souffre.
C’est trop facile !
Je me souviens d’avoir un jour
Crié plus fort que tous les autres.
J’avais au cœur tant de souffrances
Et dans les yeux tant de misères
Que j’ai crié tant que j’ai pu.
Il y avait dans un pays
Tant de fauves aux dents féroces,
Tant de veaux d’or roulant carrosse
Sur des corps meurtris par les coups,
Sur des cœurs saignés par la honte;
Il y avait sur tout un peuple
Tant de mépris coulant à flots,
Que j’ai pris la main de mes frères,
Yves, Georges, Bernard, Jean-Claude...
C’est trop facile !
C’est trop facile de crier,
De prendre la main de ses frères.
Le monde est sourd.
Le monde est las.
Les poètes qui s’égosillent
N’ont plus de voix depuis longtemps.
Si j’avais plus d’amour pour le velours des roses
Je pourrais ciseler des vers de tout repos,
Je pourrais m’endormir le soir sans tressaillir
Aux lointaines rumeurs qui dansent dans ma tête,
Je pourrais vivre chaudement,
M’installer confortablement
Dans une âme sans désespoir,
Dans une paresse égoïste.
Pourquoi faut-il se souvenir ?
Pourquoi faut-il que je t’entende
Rumeur lointaine des prisons,
Rumeur lointaine des canons ?

C’est facile d’être poète
Le front penché sur un feuillet.
C’EST TROP FACILE !

                                        Gilles Simonnet


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